La Russie et l'Ukraine ne s'accordent toujours pas sur l'enjeu de la guerre
La guerre a commencé là où la dissuasion s'est arrêtée
Une frontière a été redessinée par la force en 2014 et la réponse fut un communiqué. Voilà l'enchaînement causal, et il n'a rien de confortable pour ceux qui l'établissent.
Le revanchisme russe n'est pas une cause. C'est une donnée permanente, et le tenir pour une explication, c'est commettre la même erreur que d'expliquer un cambriolage par le fait que le cambrioleur convoitait l'argenterie. La variable, c'est le prix. En 2014, une frontière européenne a été redessinée par la force, et le prix attaché à cette opération s'est limité à une liste de sanctions et à un communiqué ; le prix de la seconde tentative a été calculé à l'aune de ce précédent.
C'est pourquoi la thèse d'une guerre causée par l'OTAN ne résiste pas à l'examen du comportement effectif de l'Alliance. Une alliance dont l'élargissement aurait provoqué une invasion serait une alliance qui avait prépositionné des forces de nature à rendre cette invasion coûteuse. Elle ne l'avait fait en quantité sérieuse nulle part à l'est de la Vistule, pendant toute la période où la provocation est censée s'être exercée. La dissuasion est affaire de capacité déployée et de volonté démontrée : il n'y avait ni l'une ni l'autre.
L'Ukraine a passé quatre ans à réfuter le postulat que ses partenaires ont passé vingt ans à poser — qu'un État européen de taille moyenne ne peut affronter une puissance nucléaire et rester un État.
La menace, du reste, ne s'arrête manifestement pas au front ukrainien. Le problème russe tient à un décalage structurel entre ses ambitions et ses moyens, et un État dans cette position menace les voisins qu'il peut atteindre plutôt que le rival qu'il ne peut pas ; les sabotages, les drones au-dessus des aéroports européens, la pression sur la Baltique ne relèvent pas du dossier ukrainien. C'est là l'argument qui plaide pour armer Kiev par intérêt et non par sentiment, et pour l'aider à fabriquer ses propres intercepteurs plutôt que de lui expédier indéfiniment ceux des Américains.
Ce sont donc les termes de la paix, et non son calendrier, qu'il faut tenir. La pression produit ses effets — la crise des carburants, l'étau budgétaire, l'arithmétique des effectifs, les sanctions et le calendrier électoral américain sont cinq horloges que Moscou ne contrôle pas, et ce sont elles qui ont valu aux émissaires les réunions qu'ils ont obtenues. Un règlement qui échange ces horloges contre une signature et renvoie toute garantie à un document ultérieur achète la pause et la paie plus tard. La difficulté de cette négociation n'a jamais été le cessez-le-feu. C'est ce qui se tiendra derrière la ligne ensuite, et à qui il reviendra de la faire respecter.
Le revanchisme russe n'est pas une cause. C'est une donnée permanente de la sécurité européenne, présente en 1994 comme en 2004 et en 2014, et le tenir pour une explication relève de la même erreur que d'expliquer un cambriolage en observant que le cambrioleur convoitait l'argenterie. La variable, c'est le prix. En 2014, une frontière européenne a été redessinée par la force et le prix qu'on y attacha fut une liste de sanctions et un communiqué ; le prix de la seconde tentative a été calculé à l'aune de ce précédent, et le calcul n'avait rien de déraisonnable.
C'est pourquoi la thèse selon laquelle l'élargissement de l'OTAN aurait provoqué la guerre ne résiste pas à l'examen du comportement réel de l'Alliance. Une alliance dont la poussée vers l'est aurait provoqué une invasion serait une alliance qui avait prépositionné des forces pour rendre cette invasion coûteuse. Elle ne l'avait pas fait — pas en quantité sérieuse, nulle part à l'est de la Vistule, pendant toute la période où la provocation est censée avoir opéré. La dissuasion, c'est une capacité déployée plus une volonté démontrée de s'en servir : l'Europe avait laissé s'éroder la première pendant une génération et venait tout juste de démontrer l'absence de la seconde. Un élargissement sans dissuasion n'est pas une menace. C'est une invitation sur papier à en-tête.
L'Ukraine a passé quatre ans à démentir le postulat que ses partenaires ont mis vingt ans à établir — qu'un État européen de taille moyenne ne peut affronter une puissance nucléaire et rester un État.
La menace survit du reste manifestement au front ukrainien, et c'est le point qu'une politique étrangère purement transactionnelle ne cesse de manquer. La difficulté russe tient à un décalage structurel entre ce que le pays veut être et ce qu'il peut se payer ; un État dans cette position fait pression sur les voisins qu'il peut atteindre plutôt que sur le rival qu'il ne peut pas. Les campagnes de sabotage, les drones au-dessus des aéroports européens, la pression sur les États baltes et sur la Moldavie ne sont pas les pièces d'un dossier ukrainien qui se refermerait avec lui. Elles sont ce que produit ce décalage, et il continuera d'en produire.
Voilà l'argument pour armer Kiev par intérêt plutôt que par sentiment, et il est meilleur que l'argument sentimental parce qu'il survit à une alternance. Il désigne aussi les bons instruments : aider l'Ukraine à fabriquer ses propres intercepteurs plutôt que d'expédier des matériels américains prélevés sur des stocks nécessaires ailleurs, et traiter l'improvisation ukrainienne au combat comme une source de doctrine et non comme une curiosité. Une bonne part de ce que les forces aériennes occidentales devront savoir dans la décennie qui vient est en train d'être apprise, à grands frais, par d'autres.
Ce sont donc les termes de la paix, et non son calendrier, qu'il faut tenir. La pression fonctionne. La crise des carburants, l'étranglement budgétaire, l'arithmétique des effectifs, le régime de sanctions et le calendrier électoral américain forment cinq horloges que Moscou ne contrôle pas ; elles expliquent que les émissaires aient obtenu les rendez-vous qu'ils ont obtenus, et interdisent d'y voir un succès diplomatique à mettre au crédit de quiconque. Rien là-dedans ne plaide pour prolonger la guerre ; cela plaide pour ne pas brader ses moyens de pression avant que le document ne soit écrit.
Reste la difficulté qu'il faut reconnaître : le chemin qui part d'ici est tortueux et peut mal finir. Les garanties de sécurité sont le point dur de tous les projets qui ont circulé — qui est tenu de faire quoi, sous quelle autorité, et dans quel délai — et une garantie que personne n'entend honorer est pire que rien, car elle apprend à l'adversaire ce que valent exactement les mots. La guerre a commencé parce qu'un prix avait été fixé trop bas. Elle finira mal une seconde fois si le prix de la rupture du règlement est fixé de la même manière.
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