La Russie et l'Ukraine ne s'accordent toujours pas sur l'enjeu de la guerre
Tout commence à Bucarest, pas à Kiev
Douze ans, trois cadres occidentaux, et à chaque cadre effondré la guerre est montée d'un cran. Le récit qui démarre en février 2022 est celui qui a le moins à expliquer.
Tout commence à Bucarest, en 2008 : l'OTAN annonce que l'Ukraine et la Géorgie seront membres, puis se garde bien de dire quand — et de les défendre en attendant. C'est le pire des deux choix disponibles, et il a été retenu parce que c'était le seul dont personne, dans la salle, n'avait à payer le prix. Tout ce qui a suivi, c'est la facture.
S'ensuit une séquence de douze ans où la gestion occidentale du dossier a produit très exactement les escalades qu'elle prétendait prévenir. The American Conservative le pose sans détour : « La tentative grossière de relire les accords de Minsk de 2014-2015 en faveur de l'Ukraine a provoqué l'invasion russe à grande échelle de février 2022. L'abandon de l'accord-cadre d'Istanbul, au printemps de la même année, a débouché sur une catastrophe épique pour les Ukrainiens. » Deux accords-cadres, l'un et l'autre jetés par le camp qui se dit celui de la paix, et chaque abandon suivi d'une guerre pire que la précédente.
Des prévisions qui ne se trompent jamais que dans un seul sens ne sont pas des prévisions. C'est une opération d'influence.
The American Conservative écrit que la campagne du « vent qui tourne » repose sur « une constellation d'hypothèses douteuses sur l'état de la guerre, sur la société et l'économie russes, et sur la capacité de l'Occident à contenir le conflit sans qu'il bascule dans l'apocalypse nucléaire ». Voilà nommé ce à quoi l'on s'oppose ici : moins la guerre elle-même que la façon dont on en rend compte à Washington. La percée ukrainienne imminente est imminente depuis quatre ans. La mutinerie de Prigojine était le début de la fin ; l'incursion de Koursk aussi ; la crise du carburant l'est aujourd'hui.
Le plus gênant est d'ordre intérieur. Une administration élue pour en finir n'en a pas fini, et l'argent n'a pas cessé de couler non plus : l'aide se poursuit sous d'autres intitulés pendant qu'on la dément en public. Le vrai acquis est plus étroit, et il mérite d'être défendu honnêtement : la charge commence à se déplacer, les Européens payant des équipements que le contribuable américain achetait à leur place. Ce n'est ni une victoire ni une paix. C'est le commencement de la seule chose qui ait jamais été sur la table : une Europe qui paie ses propres décisions.
Faisons partir le compteur à Bucarest, en 2008 : l'OTAN y annonce que l'Ukraine et la Géorgie deviendront membres, puis s'abstient de dire quand, et de stationner quoi que ce soit qui aurait rendu la promesse coûteuse à éprouver. C'est la pire des deux politiques disponibles — la provocation de l'élargissement sans la dissuasion de l'élargissement — et elle a été retenue parce que c'était celle que personne, dans la salle, n'avait à payer. Tout le reste n'est que l'addition qui arrive.
Ce qui suit, c'est une séquence de douze ans où la gestion occidentale du dossier a produit les escalades qu'elle était censée empêcher. The American Conservative l'écrit sans détour : « La tentative grossière de réinterpréter les accords de Minsk de 2014-2015 en faveur de l'Ukraine a provoqué l'invasion russe à grande échelle de février 2022. L'abandon de l'accord-cadre d'Istanbul, au printemps de la même année, a débouché sur une catastrophe épique pour les Ukrainiens. » Deux cadres, tous deux jetés par le camp qui dit vouloir la paix, et chaque abandon suivi d'une guerre pire que la précédente.
Rien de tout cela n'exige de croire Moscou sur parole. Le réalisme n'est pas de la sympathie. C'est l'idée que les lignes rouges affichées par une grande puissance sont des faits du monde au même titre que le temps qu'il fait en est un, et qu'une politique qui les traite comme de la rhétorique n'est pas courageuse mais négligente — négligente d'abord envers ceux qui vivent sur la ligne, car ce sont eux qui paient lorsque la rhétorique se révèle avoir été un avertissement.
Chaque prévision d'effondrement russe a été soufflée à un seul lecteur, dans un seul bâtiment, par des gens dont les budgets dépendent de la réponse.
The American Conservative écrit que la campagne du « vent qui tourne » repose sur « une constellation d'hypothèses douteuses quant à l'état de la guerre, à la société et à l'économie russes, et à la capacité de l'Occident à contenir le conflit sans qu'il glisse vers l'apocalypse nucléaire ». C'est très exactement le mécanisme auquel ce point de vue s'oppose, et qui n'est pas tant la guerre que la manière dont Washington en est informé. La percée ukrainienne est imminente depuis quatre ans. La mutinerie de Prigojine était le début de la fin ; l'incursion de Koursk aussi ; et cet été, la crise du carburant, sur l'idée que des Russes qui ont survécu aux années 1990 se retourneront contre leur gouvernement pour vingt minutes de queue à la pompe. Chacune de ces annonces a été soufflée à un seul lecteur, dans un seul bâtiment, par des gens dont les budgets et les réputations dépendent de la réponse, et chacune s'est trompée dans le même sens. Des prévisions qui se trompent toujours dans le même sens ne sont pas des prévisions. C'est une opération d'influence.
La partie gênante relève de la politique intérieure, et ce point de vue mérite d'être lu justement parce qu'il le dit de son propre camp. Une administration élue pour en finir n'en a pas fini, et l'argent n'a pas cessé de couler non plus : l'aide continue sous d'autres intitulés pendant que les démentis continuent en public, ce qui est la plus vieille façon qui soit de perdre un débat qu'on a déjà gagné dans les urnes. Pendant ce temps, la guerre est absorbée par la politique intérieure américaine — devenue un dossier sur qui a dit quoi de qui en 2019 — et ce n'est pas un accident. Une guerre que personne ne peut terminer devient une guerre que tout le monde peut plaider.
L'acquis réel est plus étroit que ne l'admettront ni les faucons ni les sceptiques, et il mérite d'être défendu honnêtement. Le fardeau a commencé à se déplacer : les Européens paient des équipements que le contribuable américain achetait jusqu'ici, et l'argument selon lequel la sécurité européenne est une facture européenne a été gagné dans son principe, même là où on continue de l'esquiver dans les faits. Ce n'est ni une victoire ni la paix. C'est le commencement de la seule chose qui ait jamais été réellement sur la table ici : un continent qui paie ses propres décisions et se trouve donc obligé d'en prendre de meilleures.
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