La Russie et l'Ukraine ne s'accordent toujours pas sur l'enjeu de la guerre
La gauche non plus ne s'entend pas, et c'est ce qu'elle a de plus honnête
Une moitié de cette tradition lit une guerre par procuration entre empires ; l'autre, une guerre de libération nationale. Leur querelle tient en une question : les Ukrainiens ont-ils droit au statut de sujet, ou seulement à celui de terrain ?
Il n'existe pas une lecture de gauche de cette guerre, et prétendre le contraire est exactement ce qui permet de caricaturer les deux moitiés du débat. Une aile y lit une guerre portée par la rivalité inter-impérialiste, où l'Ukraine n'est que le terrain et où les livraisons d'armes prolongent une boucherie menée pour un rapport de force qui n'est pas le sien. L'autre y lit une guerre d'autodéfense nationale, où l'anti-impérialisme, appliqué avec constance, oblige à soutenir le peuple envahi. Une fois sur deux, les deux thèses paraissent dans les mêmes colonnes.
La seconde aile a l'argument le plus difficile à tenir, et elle le tient de l'intérieur du pays. Un socialiste ukrainien sous l'uniforme plaide depuis quatre ans contre toute réduction de l'aide occidentale, au motif qu'elle récompenserait l'invasion, tout en rappelant que les Ukrainiens veulent un cessez-le-feu et ne peuvent accepter un règlement sans aucune garantie derrière lui. Cette position n'est confortable dans aucune salle de meeting occidentale, ce qui plaide plutôt en sa faveur.
Un anti-impérialisme qui ne sait voir qu'un seul empire n'est pas un principe. C'est une carte.
Le terrain le plus solide de la première aile, c'est l'escalade et la classe, pas la géopolitique. Parler de la défaite de Poutine est aussi dangereux que prématuré ; le réarmement européen se paie sur les mêmes budgets que tout le reste ; et la reconstruction s'organise dès maintenant, en pleine guerre, à travers des montages financiers qui décideront à qui appartiendra le pays qui en sortira. Le code du travail ukrainien a été réécrit à la faveur des pouvoirs d'exception, et c'est la guerre qu'on invoque pour le justifier.
Ce qui tient les deux ensemble, quand quelque chose y parvient, c'est le refus d'expliquer l'invasion par la psychologie d'un homme ou par une carte d'alliances. L'analyse du sociologue Volodymyr Ishchenko sur le capitalisme politique ukrainien — sur cette classe issue de l'effondrement soviétique des deux côtés de la frontière, et sur ce qu'elle voulait — est la seule disponible qui traite les Ukrainiens en agents de leur propre histoire, et non en objet d'une querelle entre Washington et Moscou. C'est le critère que cette tradition devrait s'appliquer à elle-même, et c'est là que les deux ailes échouent, chacune dans son sens.
Il n'existe pas une lecture de gauche de cette guerre, et faire comme s'il en existait une est exactement la manière dont chacune des deux moitiés se retrouve caricaturée. Une aile y voit une guerre de rivalité impérialiste, où l'Ukraine est le terrain et où les livraisons d'armes prolongent une boucherie menée pour un rapport de force qui n'appartient pas à ceux qui y meurent. L'autre y voit une guerre d'autodéfense nationale, où l'anti-impérialisme, appliqué avec cohérence et non selon la géographie, oblige à soutenir le peuple envahi. Les deux se publient sous les mêmes enseignes, parfois le même mois, et la querelle dure depuis quatre ans sans qu'aucun des deux camps ait cédé un mot.
La seconde aile a l'argument le plus difficile à tenir, et elle le tient depuis l'intérieur du pays. Un socialiste ukrainien sous l'uniforme plaide depuis quatre ans contre la réduction de l'aide occidentale : refuser les armes à l'envahi, ce n'est pas de la neutralité, c'est faire respecter une conquête. Le même homme dit aussi que les Ukrainiens veulent de plus en plus un cessez-le-feu, et qu'ils ne peuvent pas accepter un règlement derrière lequel il n'y aurait rien. Cette position dérange dans toutes les salles de réunion occidentales, et dans les deux sens à la fois : c'est ce qui plaide pour elle, non contre elle.
Un anti-impérialisme qui ne voit qu'un seul empire n'est pas un principe. C'est une carte.
Le terrain le plus solide de la première aile n'est pas la géopolitique, où elle est faible, mais l'escalade et la classe, où elle dit ce que personne d'autre ne dira dans ce débat. Parler de la défaite de Poutine est dangereux autant que prématuré, et ceux qui le rappellent comptent d'anciens officiers de renseignement que rien ne lie au récit que Moscou fait de lui-même. Le réarmement européen se paie sur les mêmes budgets que le logement et l'hôpital, par des gouvernements qui ont découvert des marges budgétaires à la seconde où il s'est agi d'armement. Et la reconstruction s'organise dès maintenant, en pleine guerre, à travers des montages financiers qui décideront à qui appartiendra le pays qui sortira de là — une question qui porte sur des Ukrainiens, et que personne, dans les sommets, ne pose.
C'est là que les deux ailes se rejoignent réellement, et c'est la part la moins rapportée de cette dispute. Le code du travail ukrainien a été réécrit sous pouvoirs d'exception, la guerre donnée comme motif ; l'architecture de l'aide est chargée d'instruments qui convertissent la solidarité en créances ; et une gauche qui soutient la résistance sans regarder ce qu'on fait aux travailleurs sous son couvert ne soutient pas les Ukrainiens, seulement l'Ukraine. Jacobin publie les deux moitiés de cet argument, et c'est ce qui rend la revue lisible sur ce sujet quand les unes, elles, ne le sont pas.
Ce qui tient cette tradition ensemble, quand quelque chose la tient, c'est le refus d'expliquer l'invasion par la psychologie d'un homme ou par une carte d'alliances. L'analyse du sociologue Volodymyr Ichtchenko sur le capitalisme politique ukrainien — sur la classe née de l'effondrement soviétique des deux côtés de la frontière, sur ce qu'elle possédait et sur l'usage qu'elle avait de l'État — est la seule largement disponible qui traite les Ukrainiens comme les agents de leur propre histoire, et non comme l'objet d'une querelle entre Washington et Moscou. La revue de la gauche ukrainienne Commons travaille le même terrain par l'autre bout : ce pays a-t-il une histoire soviétique, et qu'en dirait un marxisme anticolonial ?
Les deux camps vivent d'illusions, et c'est une revue socialiste française, plutôt qu'américaine, qui le dit le plus nettement. L'illusion des campistes est qu'un règlement dicté par-dessus la tête de l'Ukraine serait la paix. L'illusion des solidaristes est qu'une guerre puisse se gagner sans demander qui la paie et ce qu'il voudra ensuite. Le test que cette tradition devrait s'appliquer à elle-même est simple : son analyse contient-elle des Ukrainiens qui décident de quelque chose ? C'est le test que les deux ailes ratent, en sens inverse, et c'est le seul qui compte.
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