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GéopolitiqueGauche alternative

La Russie et l'Ukraine ne s'accordent toujours pas sur l'enjeu de la guerre

La gauche non plus ne s'entend pas, et c'est ce qu'elle a de plus honnête

Une moitié de cette tradition lit une guerre par procuration entre empires ; l'autre, une guerre de libération nationale. Leur querelle tient en une question : les Ukrainiens ont-ils droit au statut de sujet, ou seulement à celui de terrain ?

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La place de l'Indépendance, au centre de Kyiv, au crépuscule, vue d'en haut : la colonne du monument de l'Indépendance au milieu, la circulation sur le Khrechtchatyk, et la ville jusqu'à l'horizon
Photo : Juan Antonio Segal · CC BY-SA · source

Il n'existe pas une lecture de gauche de cette guerre, et prétendre le contraire est exactement ce qui permet de caricaturer les deux moitiés du débat. Une aile y lit une guerre portée par la rivalité inter-impérialiste, où l'Ukraine n'est que le terrain et où les livraisons d'armes prolongent une boucherie menée pour un rapport de force qui n'est pas le sien. L'autre y lit une guerre d'autodéfense nationale, où l'anti-impérialisme, appliqué avec constance, oblige à soutenir le peuple envahi. Une fois sur deux, les deux thèses paraissent dans les mêmes colonnes.

La seconde aile a l'argument le plus difficile à tenir, et elle le tient de l'intérieur du pays. Un socialiste ukrainien sous l'uniforme plaide depuis quatre ans contre toute réduction de l'aide occidentale, au motif qu'elle récompenserait l'invasion, tout en rappelant que les Ukrainiens veulent un cessez-le-feu et ne peuvent accepter un règlement sans aucune garantie derrière lui. Cette position n'est confortable dans aucune salle de meeting occidentale, ce qui plaide plutôt en sa faveur.

Un anti-impérialisme qui ne sait voir qu'un seul empire n'est pas un principe. C'est une carte.

Le terrain le plus solide de la première aile, c'est l'escalade et la classe, pas la géopolitique. Parler de la défaite de Poutine est aussi dangereux que prématuré ; le réarmement européen se paie sur les mêmes budgets que tout le reste ; et la reconstruction s'organise dès maintenant, en pleine guerre, à travers des montages financiers qui décideront à qui appartiendra le pays qui en sortira. Le code du travail ukrainien a été réécrit à la faveur des pouvoirs d'exception, et c'est la guerre qu'on invoque pour le justifier.

Ce qui tient les deux ensemble, quand quelque chose y parvient, c'est le refus d'expliquer l'invasion par la psychologie d'un homme ou par une carte d'alliances. L'analyse du sociologue Volodymyr Ishchenko sur le capitalisme politique ukrainien — sur cette classe issue de l'effondrement soviétique des deux côtés de la frontière, et sur ce qu'elle voulait — est la seule disponible qui traite les Ukrainiens en agents de leur propre histoire, et non en objet d'une querelle entre Washington et Moscou. C'est le critère que cette tradition devrait s'appliquer à elle-même, et c'est là que les deux ailes échouent, chacune dans son sens.