Il existe une critique de gauche parfaitement respectable de cette Union, et l'Islande la formule depuis trente ans. Le Mouvement des verts et de gauche combat l'adhésion au motif que les traités constitutionnalisent un marché et abandonnent l'ambition écologique aux convenances de ce marché. Il en existe une version plus forte encore : en 2008, l'Islande avait sa monnaie, elle a laissé ses banques faire faillite, imposé le contrôle des capitaux et envoyé des banquiers devant les tribunaux. À l'Irlande et à la Grèce, prisonnières de l'euro, on a tendu la facture en leur expliquant qu'il s'agissait d'arithmétique. Personne à gauche ne devrait souhaiter que cette leçon se perde.
Mais regardons qui a gagné ce référendum, et avec quoi. Le bloc décisif, c'est l'industrie de la pêche, hostile à 90 %, et ce qu'elle défendait n'était pas un littoral. C'était un registre. Le système islandais de quotas transférables a converti une ressource publique en actif négociable, et l'actif s'est concentré, comme le font les actifs négociables, entre les mains d'une poignée de firmes que le pays appelle les rois du quota. Un pêcheur confiait ce mois-ci à un journaliste qu'économiquement le système fonctionne et que socialement il est un désastre. Les deux moitiés de cette phrase sont vraies ; une seule figurait sur le bulletin de vote.
Ainsi les villages du Nord-Ouest ont voté à 63 % contre Bruxelles pour protéger un quota que le Nord-Ouest ne détient pas. Les eaux restent islandaises. Elles restent, plus exactement, la propriété de ceux qui les tenaient déjà vendredi, désormais prémunis contre la seule autorité assez puissante pour poser des questions gênantes sur la manière dont ils les ont obtenues.
La souveraineté est une chose réelle, et digne d'être défendue. La question est toujours la même, et elle n'a jamais été posée : une souveraineté exercée par qui, sur la propriété de qui, aux dépens de qui ?
Observons comment l'intérêt de la filière est devenu l'intérêt national sans que personne ait eu à le démontrer. Fisheries Iceland, la fédération du secteur, parle au nom des détenteurs du quota ; elle ne parle pas pour les équipages, ni pour les villes de transformation, ni pour le jeune patron de pêche qui n'a pas les moyens d'entrer dans le métier. Et pourtant la formule qui a porté la campagne fut « nos eaux de pêche », et ce possessif a abattu un travail considérable. Un lobby sectoriel défendant un actif très précis a été reçu, sans le moindre malentendu et sans la moindre contestation, comme la voix d'un pays propriétaire de la mer où il pêche.
Le contrefactuel compte, et la gauche se doit à elle-même d'en produire un honnête. Sous le régime de la politique commune de la pêche, le quota aurait été alloué pour l'essentiel selon les antériorités de capture, et aucune flotte étrangère ne fréquente ces fonds depuis des décennies — dans les faits, l'Islande aurait donc gardé le poisson. Ce qu'elle aurait perdu, c'est le pouvoir de fixer seule les règles ; ce qu'elle aurait gagné, c'est une autorité extérieure ayant à la fois une raison et un droit de demander pourquoi une ressource publique dort entre les mains de neuf familles. Voilà le marché que personne n'a nommé à voix haute.
Ce n'est pas un plaidoyer pour Bruxelles. La politique commune de la pêche a présidé à sa propre concentration et à ses propres ports vidés, et une gauche qui prétend le contraire a quelque chose à vendre. C'est un constat sur ce qui figurait, et ne figurait pas, sur le bulletin : deux régimes de régulation de la capture ont été débattus quatre mois durant, et la question de savoir à qui elle appartient n'a été soulevée par aucun des deux camps.
La campagne du Oui n'est pas en position de le relever, elle qui a passé l'été à parler de taux hypothécaires et de clôture des chapitres de négociation plutôt que de propriété. Le résultat demeure donc l'expression authentique de ce qu'une majorité voulait, obtenue par une campagne qui n'a jamais eu à défendre ce qu'elle défendait réellement. Cette question-là est reportée à une autre législature, c'est-à-dire aussi longtemps que les détenteurs du quota sauront la tenir à distance.




